Quizz : en 20 questions testez vos connaissances
Le travail, une relation comme une autre
Je n’ai jamais participé à un speed dating et forcément je me sens en décalage total par rapport à mon époque.
Jeune urbain dans le vent, très bien de ma personne, d’aspect sympathique (pas la peine de vous retourner, vous avez très bien compris que je parlais de moi), ce concept avait théoriquement tout pour me séduire.
A l’adresse des ploucs et des désocialisés complets exilés sur la planète pénitentiaire Alpha du Centaure (tournez à droite après Mercure), je rappelle que le speed dating (littéralement « rencontres rapides »), est une méthode de rencontres amoureuses rapides et en série.
Parfaitement adapté, donc, aux lapins et autres éjaculateurs précoces, non, je plaisante…
J’ai testé pour vous
Quand un de mes amis (« Dieu me garde de mes amis ; mes ennemis je m’en charge » disait Antigone II, roi de Macédoine), m’a inscrit par pure charité chrétienne à une de ces séances, histoire d’abréger un long célibat qui ne pesait qu’à lui, j’ai essayé de me renseigner plus complètement sur la bestiole.
J’ai foncé sur Internet, et déjà que le côté rapide des rencontres me perturbait, je suis tombé sur le site « Turbo dating » qui promettait d’être plus rapide que rapide !
« Un nombre égal de femmes et d’hommes se rencontrent en tête à tête pendant 10 minutes. On parle des sujets que l’on souhaite sans avoir le droit de dire son nom, de parler d’argent ou de son travail ».
Je me suis posé la question du pourquoi de ces restrictions. Bon, le nom, soit, il faut préserver une part de mystère, laisser rêver que l’on a discouru avec le Comte Jean-Eudes de la Haute Motte (vieille noblesse spoliée à la Révolution) plutôt que Germain Patouillard, né sous X.
Pour le métier exercé, pas de souci, de toute façon il est hors de question que j’avoue travailler à Pôle emploi ou pire encore, être joueur de l’équipe de France de football…
Je comprends enfin l’interdiction de parler argent, il faut éviter à tout prix éviter de déromantiser (cherchez pas, je l’ai inventé) l’instant relationnel.
Excepté l’obligation de respecter ces règles (mais qui contrôle, les conversations sont-elles écoutées ?), quartier libre pour le choix des sujets.
Mon conseil après avoir testé la formule, évitez quand même d’aborder tous les sujets qui fâchent, c’est à dire tous les sujets.
Evitez de parler politique, il n’est pas très malin d’avouer sa sensibilité UMPiste à un interlocuteur qui sort d’une manif sur les retraites.
Evitez de parler de vos goûts personnels, être aficionado de nos jours ne paie pas.
Evitez de parler de votre conception du couple, une femme moderne ne partagera pas forcément votre aspiration de bon sens à une séparation raisonnée des tâches, la femme qui s’occupe du foyer et l’homme qui gère la télécommande du téléviseur.
En fait, ne parlez de rien, restez-en à de vagues généralités : vous êtes un peu sportif, vous ne détestez pas les sorties et vous avez toujours aimé les animaux (n’oubliez pas que si l’on vous pose cette question, c’est pour tester votre capacité de ménage à trois avec un teckel qui pue de la gueule et qui a annexé une fois pour toutes le lit conjugal).
Si l’occasion se présente, prenez l’air de celui qui a suivi une longue trajectoire mystique intérieure pour affirmer que le respect dans un couple c’est important, que le charme est de loin supérieur à la beauté superficielle, que les enfants cimentent une relation et que vous êtes modestement en recherche d’un bonheur simple (insistez sur le « simple »).
De toute façon, en 10 minutes top clochette, vous n’avez que l’opportunité d’en rester à l’écume des choses et le véritable intérêt de ce court laps de temps semble être de juger l’interlocuteur sur des critères exclusivement physiques.
Pour les garçons, généralement plus primaires, l’occasion de juger de la beauté intérieure de la participante en notant la couleur de ses yeux et la dimension de sa poitrine ou de ses hanches.
Pour les filles, plus cérébrales, l’occasion de repérer les défauts visibles éliminatoires (ongles rongés, laisser aller vestimentaire, niveau de propreté flirtant dangereusement avec la côte d’alerte).
Le professionnel rattrape le coeur
Le speed dating, méthode de rencontres rapides et en série, soit un concept qui privilégie la quantité au profit de la qualité plus difficilement discernable.
Soit le credo actuel de Pôle emploi que l’on n’est par conséquent guère étonné de retrouver dans l’organisation de « jobs dating ».
Le job dating, c’est (de moins en moins) nouveau, c’est tendance, ça vient de sortir.
C’est une session de recrutement « éclair » par le biais d’entretiens d’embauche lights entre un candidat et un employeur.
Cette transposition du speed dating dans le domaine de la recherche d’emploi tombait sous le sens. Après tout, la démarche n’est-elle pas la même ? Les candidats à l’amour ne se mettent-ils pas en situation d’être jugés et choisis, ne proposent-ils pas leurs services, la seule différence étant que les deux parties sont à la fois demandeuses et recruteuses ?
Jobs dating « seniors », « emplois verts », « spécial jeunes », « handicap », « lutte contre la discrimination », les déclinaisons donnent le tournis.
Ce qui m’énerve parce que je viens de me raser au Bic, que je me suis fait saigner comme un goret, que je me suis aspergé de lotion après rasage, que je sens bon mais que je brûle, ce qui m’a mis d’une humeur massacrante…
Ce qui m’énerve parce que je vais être obligé de faire l’impasse sur mes réunions speed de ce soir.
Ce qui m’énerve parce que je ne vois pas bien la différence entre un job dating et une antique foire aux esclaves.
Si, une seule en fait, les esclaves n’étaient pas obligés de faire des pieds et des mains pour se faire choisir.
Et ce qui m’énerve par-dessus tout, c’est de voir la part active que prend Pôle emploi dans l’organisation de cette sinistre mascarade.
Oh, je sais bien ce que l’on peut me rétorquer, ne pensez pas que je vous ai attendus pour me faire les observations suivantes : Pôle emploi est dans son rôle lorsqu’il facilite la rencontre entre l’offre et la demande (notez l’emploi puant du langage économique), que toute initiative visant à fluidifier le marché du travail (autre expression nauséabonde) est bonne à mettre en œuvre.
Sauf que l’enfer est pavé de bonnes intentions, comme disait mon cantonnier, et qu’il me semble que Pôle emploi va bien au-delà de son rôle d’intermédiaire dans l’affaire.
Pôle emploi se couche sans coucher
En premier lieu en livrant clés en main des bestiaux formatés à la convoitise d’éleveurs exigents, preuves de presse à l’appui…
« Une présélection avait eu lieu en amont » (Paris Normandie, 4/06/10)
Mieux encore : « Pour apprendre les rudiments aux candidats, Pôle emploi a dédié la matinée d’hier à des ateliers de préparation » « On leur a appris à se vendre en allant à l’essentiel… » (Sud Ouest, 19/05/10).
Ça, effectivement, en dix minutes, tu as plutôt intérêt à aller à l’essentiel et à ne pas trop bifurquer sur ton enfance douloureuse !…
D’ailleurs, dix minutes, c’est encore trop de temps perdu pour nos modernes négriers qui se fichent de l’emploi comme de leur première traite des blanches.
« Semaine de l’emploi : sept minutes pour un job » (Sud Ouest)
« Un job en cinq minutes, c’est possible » (l’Aisne Nouvelle, 1/06/10)
C’est donc dans ce laps de temps que les employeurs, qui n’ont de cesse de se plaindre de ne pas arriver à trouver le candidat idéal, prétendent maintenant dénicher la « perle rare ».
Ne serait-ce pas plutôt le temps qu’il leur faut pour examiner la musculature et les dents des candidats, repérer celui qui aura les moindres prétentions salariales en vue de décrocher la timbale ?
« J’ai la sale impression qu’il y a quelque chose de bien pourri dans le royaume de Danemark » disait Hamlet à moins que ce ne soit Shakespeare…
Parce que dérouler systématiquement le tapis rouge sous les pieds boueux de nos nouveaux maîtres les employeurs commence à me fatiguer sévère.
Je sais bien, Christian Charpy, directeur général, avait prévenu de sa nouvelle stratégie qu’elle est trop bonne : « En 2009, nous nous sommes beaucoup concentrés sur les demandeurs d’emploi. En 2010, nous devons nous réorienter résolument vers les entreprises. » (Les Echos, 10/02/10)
Cela signifie-t-il que la nouvelle mission de Pôle emploi est de servir sur un plateau de la chair fraîche à des employeurs insatiables, anticipant des désirs qu’ils n’auraient jamais osé exprimer ouvertement ?
Putain de bonne question !
Surtout qu’avec candeur le journal Sud Ouest vend la mèche dans le corps de son article : « Pour l’employeur, les avantages de la méthode sont nombreux puisqu’il n’a quasiment rien à faire. Pôle emploi sélectionne les candidats au bon profil (profil professionnel, espérons-le, NDA), les convoque et établit les heures de rendez-vous. L’employeur, lui, n’a qu’à s’asseoir et attendre le défilé des douze candidats dans son bureau.»
Un bureau souvent mis gracieusement à sa disposition par Pôle emploi, bien sûr, à l’heure où la structure, par souci d’économies à faire au détriment de ses salariés, leur refuse l’aumône d’un espace de travail attitré !…
Le fond du comble est touché lorsqu’on découvre que Pôle emploi qui présélectionne, convoque et prête ses locaux fait tout cela pour permettre à ses concurrents de lui faire la peau…
« Bonjour, monsieur Blanc, moi c’est Delphine de Manpower » (l’Aisne Nouvelle)
Un arrière goût de schizophrénie, n’est-il pas ?
Eloge du proxénétisme
Le même journaliste de l’Aisne ou la Cuisse ne se tient plus de joie, considérant le job dating comme « une idée novatrice sur le marché de l’emploi. »
Personnellement, j’y vois une régression du sens des choses, une dangereuse abdication de toutes les valeurs et de tous les symboles, ceux-là même dont Pôle emploi devrait être le garant en sa qualité de service public qu’il prétend (encore) être.
L’employeur est encouragé à donner le baiser de la mort. Etreinte furtive, tarifée en cas d’aide à l’embauche, je te prends, je te jette, je te change en une ronde nymphomaniaque infernale.
« L’entretien d’embauche traditionnel est désacralisé » exulte aussi bêtement le plumitif de Paris Normandie.
Il n’y a malheureusement pas que lui ! C’est tout le concept d’emploi qui est ici désacralisé. Car ici, on parle d’emploi mais il n’en est nullement question. Il s’agit de « taf », de « petits boulots », de « jobs » et pour une fois l’intitulé de la cérémonie ne trompe sur la marchandise.
Mais la révolution sémantique est déjà en marche. Pôle emploi l’a déjà intégré dans sa communication sur les chiffres du chômage en considérant que toute forme d’activité se valait.
Rangez votre cravate, pointez-vous comme moi la tronche zébrée de sparadraps, d toute façon vous ne rencontrerez le grand amour que dans les statistiques.
Multiplication des Jobs dating, rencontres express, Pôle emploi est pressé. Alors il court. Tel un canard sans tête et sans sexe, il court.
A sa perte…

